vendredi 9 novembre 2007

N'engage que moi.

On me l'avait dit avant de partir "vous verrez Sébastien, même ceux qui reviennent d'Afrique ont changé de point de vue sur le système universitaire français".
Je me souviens aussi des regards mi-inquiets mi-moqueurs à la perspective de me voir partir étudier à Riga.
Je me souviens depuis ma plus tendre enfance "Sébastien cette année c'est sérieux c'est [le CP/la 6ème, le BEPC, la Première, LE Baccalauréat, la première année de licence, la seconde année de licence - non mais vous ne faisiez pas du droit avant, la licence - cette fois-ci c'est sérieux, l'IEP non mais c'est pas la fac ici, attention tu es dans une GRANDE école".
Foutaises vous dis-je, lesquelles m'auront valu tout au plus 1 semaine de travail en début d'année, avant de me rendre compte que ça n'exigeait rien de plus qu'une lecture la nuit avant le cours, un joli costume (pour les oraux), quelques références et beaucoup de pipeau. Tout ce stress pour chaque fois me rendre compte que cela n'était "que ça".
Alors bon on joue à se faire peur, les professeurs prennent leur rôle très au sérieux, le jeu social le veut, t'es en première année de fac, mon dieu ça va être dur, il y a beaucoup d'appelés et peu d'élus, travaille dur, sort peu, lis la jurisprudence, es muss sein mon enfant. Pourtant qu'est ce qu'un partiel de droit ou à l'IEP : ressortir un pauvre cours de 60 pages appris par coeur, le tout dûment saupoudré de quelques références ultra-conventionelles à au choix : Raymond Aron, Maurice Hauriou, Emile Durkheim, Rawls, Maïté...
Ceci étant fait tu peux composer ton introduction sur au choix : le déclin de l'état providence et ses conséquences juridiques au sein de la SARL, ou encore et pour les meilleurs les répercussions du traité de Yalta sur la responsabilité délictuelle en droit des travaux publics, le tout évidemment assorti d'une rituelle référence à l'arrêt BLANCO, TC, 1873, GAJA, Note Hauriou, que tu n'as bien évidemment jamais lu, mais à quoi bon quand on a de si bons résumés.
Bref c'est n'importe quoi et tout le monde se tape dans le dos en ayant l'impression de faire avancer la science, les profs citent Habermas, les élèves pensent qu'il est anglais (comme Bergson), tout va bien dans le meilleur des mondes (écrit par George Orwell, un très bon livre ou Big Brother prend du Soma en appelant les pompiers qui brûlent des livres, Salemalekum).
Ensuite on commente la chute du baril à la maison en citant Hayek, c'est super chouette, et puis PPDA dit que des conneries de toute façon, puisque ça n'était pas marqué dans le Généreux.

C'est là qu'une expérience à l'étranger prend tout son sens. Ce que d'aucuns appelleraient sans hésiter avec un ton plein de compassion un "pays en développement" (bouhouhou qu'est ce que c'est triste tout ça", m'a montré comment la système universitaire français est devenu nauséabond.
Ici les professeurs ne sont pas issus d'un écoeurant système de cooptation notabiliére (là je parle principalement de la fac de droit) où j'en suis à me demander dans quelle mesure les chaires de droit privé sont devenus cessibles et transmissibles de manière multi-génerationelle et discrétionnaire.
Ensuite il n'y a pour ainsi dire pas de cours, le corps de l'apprentissage réside dans un corpus de textes ORIGINAUX à lire, parmi les pères fondateurs ou les auteurs plus à la pointe doctrinale du moment. Le boulot est monstrueux, et il est facile, armé de ses jolies certitudes franco-françaises de rapidement sentir le sol se dérober ses pieds. Un essai par semaine et par matière, une exposé, des séminaires où l'on discute VRAIMENT ce qu'on a lu. A propos des essais, on ne connaît pas ici du légendaire I) A) B) II) A') B'), qui sert probablement à former des stakhanovistes du consensus mou, de vertueux exégètes, de fidèles moines copistes qui vous démontreront en deux parties deux sous parties et avec verve que l'ablation des poches des kangourous australiens est une bonne chose, enfin non, quoique peut-être. Ici je laisse libre court à ma pensée tout en restant scientifique dans mes fondements théoriques et conceptuels, je n'hésite pas à critiquer ouvertement, les idées et doctrines proposées. Il m'est aussi arrivé en anthropologie de prendre des exemples de ma vie courante à côté d'une citation de Marcel Mauss.
Dans les examens ça ne plaisante pas, ça porte sur tout le corpus, 20 questions précises et un essai où apprendre par coeur ne sert à rien, il faut juste être à même de dégager la globalité tout ce que tu as lu, de confronter les idées et de les marier avec les tiennes.
C'est très dur pour les lettons de rentrer dans cette fac (notes à leur "bac", plus une année de prépa terminée par un concours), et très dur d'y rester aussi, on ne les laisse pas se reposer sur leur petites certitudes acquises parce que la grâce les a touché un seul jour dans leur vie (le jour du concours) et qui les fait se sentir infiniment supérieur au reste du monde. Même à la fac, dans un insidieux processus d'auto-valorisation (j'enseigne à l'élite - donc je suis l'élite) on se te fait sentir que tu n'es pas n'importe qui, ce qui est absolument ridicule vu le niveau de réflexion et de de distanciation intellectuelle exigé par la réussite d'études de droit.
Ici tu progresses, chaque jour, et je sais que les 4 mois passés à cette université, malgré l'adversité et les piles de boulot m'auront à la fin beaucoup plus apporté qu'une année en double cursus.
Quand je vois les facs bloquées en France, je ris beaucoup, j'ai envie de dire à tous les Che's des "AJAIS" de venir voir ce qui se fait ici, avec beaucoup moins de moyens. Alors biensûr ce n'est pas l'université de masse, mais les gens qui en sortent finissent tous dans les ministères ou les grosses entreprises du privé. Biensûr tous les éléves ne sont pas bons, et l'on peut s'en sortir à minima. Biensûr cette université est un peu une exception, comparé aux autres université de Lettonie. Oui c'est ultra-darwiniste socialement, oui c'est élitiste et sélectif (et pourtant une sociologie empirique de mon université me dit que les étudiants sont en majorité issus de la classe moyenne urbaine), mais c'est à ce prix qu'on forme des Hommes et des Citoyens, au lieu de toujours plus niveler par le bas, au prix de la réflexion et de la liberté de la pensée.


Disclaimer : avant de me faire lapider, non je ne dis pas que c'est parfait ailleurs, je ne jette en aucun cas la pierre aux professeurs ni aux éléves qui font globalement ce qu'ils peuvent du mieux qu'ils le peuvent avec les moyens qui ont. Je remets juste en question une politique globale et une culture d'institution (et je ne parle pas que de notre cher IEP dans ce post) qui ont une forte tendance à faire voir tout en beau et rose.
Voilà après un bon crachat dans la soupe vous reprendrez bien un peu d'eau dans votre vin ?

8 commentaires:

Steph a dit…

Pour le coup, je te trouve assez dur avec science po. Pourtant je suis la première à cracher sur le système elitistro-j'recrache-mon-cours. Mais tu avoueras que c'est extrêmement dur pour un professeur, d'avoir à enseigner une matière telle que "le droit constitutionnel" (a laquelle il est aisement possible de dédier une existence entière), à des gens ayant des niveaux de connaissance tellement différents (j'entend L-ES-S, prepa, fac de droit/journalisme/eco...), et le tout en 20h (ne parlons même pas des conf de methode, qui restent et demeurent -selon les profs- d'une absurdité assez effarante).

Bref, ouais c'est pas parfait, mais ça pourrait franchement être pire... (même si ça pourrait être mieux). Je me comprend.
Sinon, après si tu veux faire une comparaison entre une "université" elitiste et une "ecole" elitiste... choisis d'abord ce qui peut effectivement être comparé (des profs excellents ça se paye... et même le meilleur prof du monde devra composer avec ceux qu'il a en face de lui...et le temps dont il dispose pour les former).

Julie d'Ailleurs a dit…

N'empeche, c'est si finement ecrit, m'en delecte !

KaT a dit…

Hmm... j'ai pas du tout la même expérience que toi sur ce coup. Singapour, ils foutent que dalle. Ils ont l'impression d'être mégaoverbookés par la charge de travail alors qu'on a rien à faire. Ils ont 15h par semaine, et se touchent la nouille.
Et j'ai aussi appris qu'en France, on apprend à être super productif, comparé aux élèves d'ici. Moi, je travaille 15 fois plus rapidement qu'un singapourien et j'obtiens les mêmes résultats... Ils révisent pleine de merdes qui servent à rien au lieu de réviser l'essentiel et ensuite les ptits trucs à côté...

Bref, pas le même pays, pas la même culture et avec Singapour je me rends compte que le système français est bien. Mais en voyant ton message, je me dis du coup qu'il y a des trucs à améliorer... On fait une équipe man pour modifier tout ça ? ^^

Camille a dit…

Salut !

J'ai lu ton mesage sur conseil de Sandra... qui a adoré !

Ça me ferait bien plaisir d'en discuter avec toi... sujet passionnant ! Il y a des points avec lesquels je ne suis pas d'accord, mais en voyant comment ça se passe dans les facs canadiennes (de l'extérieur puisque je fais un stage), je me rends aussi compte de l'excellente méthode du "retour aux sources", lire les auteurs plutôt que d'apprendre un cours par coeur. Mais un commentaire de blog n'est pas le meilleur endroit pour débattre ! alors à bientôt sur msn !!!

Sébastien Schnyder a dit…

Steph > Je partage ton point de vue et je ne jette pas la pierre aux professeurs. Je sais de plus que l'IEP est une école généraliste, qui de manière générale remplit bien sa mission (j'y suis entré parce que j'étais un peu frustré par l'étroitesse du droit). C'est aussi un choix de l'IEP que de faire de l'extensif plutôt que de l'intensif ce qui a mon sens est un peu dommageable. Pourquoi par exemple ne pas proposer des "majeures" (1 ou 2 cours poussés par semestre) assortis de plusieurs cours électifs ou chacun pourrait choisir selon son intérêt (par exemple au S1 de 1A faire beaucoup d'économie politique et de sociologie politique plus deux ou trois "petit cours", puis au S2 de l'histoire et du droit en majeures...).
Pourquoi non plus ne pas réduire le volume horaire (j'ai 9h/semaine ici) pour laisser plus de temps à des lectures (imposées) si possible en anglais (ce qui est le cas dans tous les autres pays du monde, mince on a passé un concours avec de l'anglais ).
Je sais pas si tu as déjà eu cette sensation que d'aller à la BU et de voir tous ces livres, et de te dire "ok lequel vais je lire, sachant que j'ai 10 matières"..
Pour moi le seul qui se rapproche un tant soit peu de logique qui me plaît est Julien Weisben, avec son cours dense qu'il se contente de commenter en cours, avec une pléthore de doctrines et de concepts, parmi lesquels il nous laisse choisir. Malheureusement, et moi le premier je n'ai pas eu le temps d'en faire autant qu'il fallait pour vraiment approfondir. J'ai quand même eu une bonne note à l'examen en ayant lu le cours la veille et en pipotant (comme à tous mes examens de l'IEP, comme je voulais maintenir ma moyenne en droit).

Après, et j'en suis conscient la pierre est en partie à jeter aux étudiants, puisqu'en un sens il n'appartiendrait qu'à nous d'approfondir ce que l'on fait, mais c'est justement difficile avec cette politique d'extensif qui a cours dans tout le système universitaire à mon sens.
Mon post était volontairement caustique, parce que je trouve ça en un sens dérangeant qu'un pays comme la France qui se targue d'être à la pointe soit si peu representé par exemple dans les publications internationales en sciences humaines, ou ait gagné si peu de nobels récemment.

De plus j'ai moi même choisi cette logique en faisant un double cursus, me disant que quitte à faire de l'extensif, autant ne pas le faire à moitié. Et totalement d'accord pour le système des confs qui est absolument débile puisqu'il ne repose sur rien (cf. le droit administratif du 1S de 2A).

jail > merci :)

kat > oui mettons nos headquarters (cassedédi Jail) chez Tonton.

Maëlle a dit…

Hey hey
Alors comme ca on pousse sa petite gueulante..
Ca fait du bien et je suis d’accord avec toi sur pas mal de points. Après, l’iep, je ne me plains pas, même si c du bachottage débile, j’ai la sensation que ca nous a fourni pas mal d’outil de réflexion, d’esprit synthèse, etc. je suis pas sure qu’il existe bcp d’élèves qui ne se posent aucune question en relisant leur cours.. c sur qu’on a peu de temps pour cela, mais on apprend aussi à s’adapter, être rapide, etc. je sais que c’est grâce à ma formation même si on peut penser que ca n’a rien à voir, que je me débrouille bien en stage. Au début, j’ai paniqué pourtant. enfin c’est mon point de vue et ca n’engage que moi. On critique beaucoup la formation généraliste de l’IEP mais je pense que c’est aussi un super outil. J’ai beaucoup de potes qui étaient à l’IEP toulouse et qui se lancent actuellement dans la vie active, tous dans des domaines différents, mais tous compétents (sinon on les embaucherait pas non ??) comme quoi… ca a du bon notre formation.. après je suis très critique vis-à-vis du système universitaire français mais je nous considère très chanceux aussi.. ce n’est pas comparable c’est sûr mais quand tu vois la galère pour faire des études au Sénégal. Une année sur trois n’est pas validée faute de moyens, etc. les jeunes, même les plus brillants, doivent souvent attendre 20 ans avant d’avoir le bac, 25 avant la licence…

Julie d'Ailleurs a dit…

Ah, et bien que tellement détachée des cours ici au point de n'être pas capable d'avoir un avis même pas novateur mais ne serait-ce quinteressant sur ce débat, je suis favorable au culte de Julien Weisbein !

Anonyme a dit…

Great work.